lundi, 19 décembre 2005

Bouddhisme et Christianisme

Bouddhisme et Christianisme

Un enseignement de Maître Thich Nhat Hanh donné à la veille de Noêl 2000

Dans le Christianisme je pense que la pratique doit être réalisée comme cela. Au début vous avez une idée de Dieu, de l’âme, de vous-même. L’énergie de la foi vous permet de commencer et de continuer. La foi c’est quelque chose qui est en rapport avec nos notions, nos perceptions et qui se développe, Dieu est d’abord une personne, vous priez Dieu en tant que personne. Non seulement vous priez Jésus en tant que personne mais aussi Dieu le père. Parce que Jésus se réfère à Dieu comme à une personne :

" Mon père qui êtes aux cieux "

" je suis envoyé par mon père qui est aux cieux
et vous pouvez toucher mon père à travers moi "

Dans le Christianisme il est donc très clair que nous devons faire attention en parlant de l’incompréhensibilité de Dieu.

Voici un passage de St Jean Chrysostom sur l’incompréhensibilité de Dieu :

" Déclarons qu’il dépasse tout le pouvoir de la parole humaine, qu’il échappe à la grâce de toute intelligence mortelle. les anges ne peuvent le pénétrer, ni les séraphins le voir en pleine clarté, ni les chérubins le comprendre entièrement parce qu’il est invisible aux pouvoirs, principes et vertu de toute créature sans exception. Seuls le Fils et le Saint-Esprit peuvent le connaître ".

C’est comme dire que seule la sagesse non discriminative peut connaître le Nirvana.

Voici un passage de St Grégoire de Nysse ( Eglise Orthodoxe ) :

" la nuit désigne la contemplation des choses à la manière de Moise qui entra dans l’obscurité où Dieu se trouvait. Ce Dieu qui fait de l’obscurité sa cachette. Entourée par la nuit divine, l’âme le cherche dans l’obscurité, elle possède enfin l’amour de celui qu’elle cherche mais l’aimé s’échappe de la grâce de ses pensées".

En observant la pratique du Christianisme à partir de l’expérience d’un bouddhiste nous voyons que Dieu le père doit être l’objet de notre expérience quotidienne. Si le moine chrétien et le laïc ne pratique pas le toucher de Dieu le père dans leur vie de chaque jour, l’image et la notion de Dieu ne suffiront plus pour soutenir sa joie, sa paix et son bonheur.

Dans le Bouddhisme l’essence de la pratique c’est la méditation. Dans le Christianisme, c’est la prière. la prière est au Christianisme ce que la méditation est au Bouddhiste. Dans le Christianisme le moine ou le laïc doit prier et l’objet de sa prière c’est l’amour. Mais il faut qu’il apprenne à prier de telle façon que l’objet de la prière ne soit plus une image mais que la prière devienne une pratique : toucher Dieu en tant que réalité et non en tant que concept. Pour moi la force du Christianisme réside dans la prière à Dieu en tant que personne.
C’est très difficile de prier une non-personne. le chrétien établit une relation interpersonnelle avec Dieu et c’est une chose merveilleuse pour canaliser votre énergie, votre amour. A partir du moment où Dieu cesse d’être une personne vous ne pouvez plus continuer ainsi. Il faut trouver un autre moyen de façon à établir votre relation avec Dieu. Parce que Dieu n’est plus ni une personne ni une non- personne. Vous ne pouvez plus utiliser les notions, les sensations que vous utilisiez avant d’établir une relation avec Dieu.

A mon avis dans le Christianisme il y a eu des efforts répétés pour enlever la frontière entre l’objet et le sujet des relations. Dans le Christianisme plusieurs personnes conçoivent le créateur comme distinct de la créature. Dieu nous a créé comme des créatures de Dieu et il semble qu’une ligne sépare les deux. Dans le Bouddhisme cette notion de dualisme n’existe pas. Dans le Bouddhisme la dimension historique est parfois appelée lokhadathu. la dimension ultime peut être appelée Dharmadathu. le monde de lakshana et le monde de Svabhava : noumène et phénomène. Nous pouvons distinguer deux sortes de relations. Dans la relation historique tout dépend de tout le reste et le Bouddha nous a donné les clés de l’impermanence et du non-moi pour que nous puissions voir la relation étroite entre toutes les choses.
Par exemple dans la fleur vous pouvez voir le soleil, les nuages, la terre, tout. Il y a une interpénétration libre entre chaque chose et tout le reste parfois nous l’appelons interpénétration.

Dans le monde des phénomènes tout est votre père ou votre mère. Tout est la manifestation d’un père, d’un fils, d’une fille et de tout le cosmos.
les vaches, les oiseaux, les fleurs. On ne peut. pas dire que Dieu a crée l’homme puis la vache pour que l’homme puisse manger la vache. Ce n’est pas juste parce que la vache est notre sœur, notre mère. On ne peut pas dire que Dieu après avoir créé l’homme a créé les oiseaux, les arbres, les fleurs et toutes sortes d’animaux pour nous nourrir, ce n’est pas juste. Nous naissons tous du Lokhadathu mais aussi du Dharmadathu et en principe, nous sommes égaux à Jésus, nous sommes son frère et sa sœur. Non seulement nous mais aussi les fleurs, les oiseaux et même les dindes. On pense souvent à la dinde en cette saison et je suis désolé parce que ce n’est pas la meilleure façon de toucher la dimension profonde - : tuer la dinde au moment de Noël.

Pourquoi dit-on que seul :

" Le Fils et l’Esprit saint connaisse Dieu. "

Et nous ?

Avons-nous la capacité de toucher la dimension ultime ? La réponse c’est oui, positivement oui. Dans la tradition Bouddhiste vous apprenez que vous êtes un futur Bouddha, que vous avez le potentiel d’un Bouddha. Avec l’énergie de !a Pleine Conscience en vous et sa culture, vous pouvez développer l’énergie de la vue profonde, de la compassion profonde et toucher la dimension ultime tout de suite.

Dans le Christianisme il est pour moi très clair que pas seulement Jésus mais nous tous sommes capables de toucher Dieu, de le voir, de le connaître, d’être Dieu. Dans l’Eglise Orthodoxe d’Orient il est clairement exprimé que l’on peut devenir saint, c’est à dire un avec Dieu. La façon de vivre la réalité de Dieu, doit être libre de la notion de dualité.
De nombreux théologiens Chrétiens ont cherché à éliminer cette division entre les créatures et le créateur et Paul Tillich cherche à montrer que Dieu est la base ontologique de l’être. A ce moment cette dualité entre Dieu et nous-même est éliminée.
Un Bouddhiste dirait que Dieu et le royaume des cieux sont la dimension ultime et Jésus le Fils est envoyé par le Père de la même façon que nous sommes envoyés par la dimension ultime, le Nirvana étant la base de notre être. Nous pouvons toucher la réalité du Nirvana à tout moment.

Le Saint-Esprit est conçu par de nombreux Chrétiens comme l’énergie envoyée par Dieu. C’est cette énergie qui crée Jésus le Fils. Il est facile de comprendre que seul le Fils et Esprit saint peuvent connaître Dieu.
Parce que cette énergie a le pouvoir de balayer la discrimination, i’ignorance, l’oubli de façon que nous puissions toucher la dimension ultime. Si le Fils est le Fils c’est parce que le Saint-Esprit l’habite. Il est descendu en lui sous la forme d’une colombe.
Lorsque nous voulons toucher la dimension ultime de la fleur nous devons être là. Nous devons concentrer notre attention sur ce qui est et toucher la dimension historique de la fleur profondément. A ce moment nous touchons sa dimension ultime. Nous n’avons pas besoin de rejeter la dimension historique pour toucher la dimension ultime. C’est la différence de vue sur Dieu qu’il y a entre Bouddhistes et Chrétiens.

Si vous rejetez les vagues il n’y aura pas d’eau. Pour toucher la vague il n’est pas nécessaire de toucher la notion de la vague mais il suffit de toucher la vague en elle-même. De la même façon vous pouvez toucher seulement la notion de fleur mais il est aussi possible de toucher la réalité de la fleur. Si vous êtes libéré de notions vous pouvez toucher la fleur profondément et à ce moment vous touchez la dimension ultime de la fleur.

C’est merveilleux de savoir que le non-moi, l’impermanence sont des clés; permettent de débloquer la réalité. C’est pourquoi avec la pleine conscience vous touchez tout ce qui vous entoure, vous vous touchez vous-même et en vous touchant profondément vous vous débarrassez des notions de moi, de non-moi, de permanence, d’impermanence. A ce moment les choses se révèlent à vous de façon profonde et vous touchez la dimension ultime.

Le Saint-Esprit est décrit comme l’énergie envoyée par Dieu le Père et vous faites l’expérience de cette énergie lorsque vous rencontrez le Fils. Cette énergie, nous pouvons la reconnaître lorsqu’elle est présente, elle a le pouvoir d’illuminer, de montrer la voie, de guérir. Lorsqu’elle est là vous êtes capable d’aimer, de comprendre, de guérir. Parce qu’elle était là en Jésus il était capable de comprendre des choses que personne ne pouvait voir, d’aimer ce que vous ne pouvez pas aimer, de guérir ce que vous ne pouvez pas guérir.

En vivant profondément votre vie vous découvrez que chaque fois que l’énergie du Saint-Esprit est dans une autre personne, vous vous rendez compte que cette personne est capable de voir des choses que vous ne pouvez pas voir, d’aimer ceux que vous ne pouvez pas aimer, de guérir ceux que vous ne pouvez pas guérir. Cette personne n’a pas besoin d’être Jésus.

Lorsque ce pouvoir d’aimer, de guérir, de comprendre est là, vous savez que le Saint-Esprit est présent. Dans le Bouddhisme, on l’appelle la Pleine Conscience.

Si elle est présente nous avons la capacité de voir les choses plus profondément, de les comprendre, d’aimer et de guérir plus facilement.
C’est donc plus sûr d’approcher la Trinité par la porte du Saint-Esprit. Vous et moi pouvons reconnaître cette énergie quand et où elle apparaît. Ce n’est pas un sermon ou un enseignement du Dharma, c’est une chose que vous pouvez toucher et vous voulez avoir cette énergie. En vivant dans la Sangha nous reconnaissons parfois que cette énergie est faible en nous mais qu’elle est plus présente dans un frère ou une sœur. En regardant ce frère ou cette soeur nous faisons le vœu de cultiver notre patience, notre compréhension.

Nous avons tous cette énergie mais son intensité
est différente en chacun de nous.

Notre pratique de chaque jour cherche à développer, renforcer cette énergie de Pleine Conscience. Une Eglise, une communauté qui n’est pas habitée par l’Esprit saint est comme morte. C’est pourquoi nous devons cultiver la Pleine Conscience, la compréhension et l’amour pour que la Sangha soit une véritable Sangha qui contienne le Bouddha et le Dharma. Une Eglise où les gens se haïssent, sont cruels entre eux n’est pas habitée par Esprit Saint. Si vous voulez reconstruire votre Eglise, vous savez comment le faire. Les talents d’organisateur ne permettent pas de reconstruire une Eglise Il faut reconstruire votre Eglise avec la force du Saint-Esprit.
Lorsque les gens se reconnaissent comme des frères et des sœurs, se regardent et se sourient, le Saint-Esprit est présent. La Pleine Conscience, la compassion sont là et alors l’amour et la compréhension sont là Le Bouddha est là. Lorsque Esprit saint est là Jésus est là.

Il n’a pas besoin d’être ressuscité pour que vous le sentiez en vous.
Pourquoi attendre un certain jour ?
Pourquoi attendre le Jugement Dernier ?

La foi est un sujet très important, sans foi vous ne pouvez pas vivre et pourtant la foi est vivante. Ce n’est pas un nombre de notions, objets de notre croyance. La foi se développe chaque jour, vous amène joie, paix et force. Elle implique la pratique qui est de vivre ici sa vie de chaque jour. Dans les cercles chrétiens la pratique c’est de prier. Certains Chrétiens pensent que prier c’est avoir son esprit dans son cœur, d’autres que c’est agir et personne n’est d’accord avec son voisin. Nous approfondirons ces éléments la prochaine fois.

Octobre 2000
Thich Nhat Hanh

Source : http://www.villagedespruniers.org

L ’ homme n’est pas notre ennemi

L ’ homme n’est pas notre ennemi

Un enseignement du maître Thich Nhât Hanh. Traduit de l’anglais par Evelyne Culot. Révisé par Nguyên van Thông.
© Village des Pruniers 7/2000.

Mes amis et moi menions notre combat pour la paix sur l’affirmation
que ce n’est pas l’homme qui est notre ennemi ,
mais le fanatisme, la haine, l’ambition et la violence.

Je me souviens encore de l’époque pendant laquelle, lors de mon travail pour le mouvement de la paix (entre 1963-1973), on m’accusait fréquemment de ne pas distinguer mes amis de mes ennemis. A cette époque, mes amis et moi menions notre combat pour la paix sur l’affirmation que ce n’est pas l’homme qui est notre ennemi, mais le fanatisme, la haine, l’ambition et la violence (1). Cette prise de position entraîna notre condamnation par les deux parties en guerre. Notre plus grand crime était de considérer les personnes des deux bords comme nos frères, qu’ils appartiennent au mouvement communiste ou au mouvement anticommuniste. Le recueil de poèmes « Mains jointes, nous prions pour que la Colombe Blanche apparaisse » édité clandestinement à Saigon en 1964, a été censuré par les deux parties en guerre. Il a été confisqué par l’une et condamné sur les ondes par l’autre.

Le soleil vert.
J’adhère toujours à mes idées d’alors mais maintenant je suis allé plus loin. Avant, j’avais l’habitude de dire que notre ennemi est l’ambition, la haine, la discrimination et la violence mais depuis vingt ans et plus, je n’ai plus voulu considérer ces formations mentales négatives comme des ennemis à détruire. J’ai constaté qu’elles pouvaient être transformées en énergies positives comme la compréhension et l ’amour, tout comme un jardinier peut transformer des déchets en engrais, qui peut être utilisé pour faire pousser les fleurs et les légumes. Au cours des trente dernières années, j’ai pratiqué et enseigné le Bouddhisme en Occident à partir de ce point de vue appelé la vision profonde de l’inter-être qui est expliqué dans le soutra Avatamsaka. L’inter-être peut être traduit en anglais par Interbeing et en allemand par Intersein. Mes amis occidentaux qui ont su apprendre et pratiquer selon cette vision profonde ont été capables de se transformer en profondeur et ont trouvé beaucoup de bonheur.

Si vous souhaitez avoir une vision profonde de l’inter-être ; il vous suffit de regarder un panier de légumes frais et vert que vous venez juste de cueillir. En regardant profondément, vous verrez le soleil, les nuages, le compost, le jardinier et des centaines et des milliers d’autres éléments. Les légumes ne peuvent pas pousser seuls, ils ne peuvent croître que s’il y a le soleil, des nuages, de la terre, etc.. Si vous enlevez le soleil du panier de légumes, il n’y aura plus de légumes. C’est pareil si vous enlevez les nuages.

Prenons un autre exemple. Regardons la seule organisation bouddhiste légale au Vietnam qu’on appelle avec humour la Congrégation gouvernementale (CG). Si nous la regardons, nous voyons en elle les éléments positifs et négatifs qui l’ont créée. Parmi ces éléments, nous voyons l’Eglise Bouddhique Unifiée (EBU) du Vietnam, représentée par des moines comme Huyen Quang, Quang Dô, Duc Nhuân, Tuê Si, Không Tánh, etc... Parce que ces moines ont été corrects dans leurs combats, les moines de la Congrégation gouvernementale comme Thiên Siêu, Minh Châu, Tri Tinh, Tri Quang, ont été autorisés à traduire et publier des oeuvres bouddhistes et à organiser un travail préparatoire pour les Etudes Bouddhistes, etc... Plus les moines de l ’EBU menaient des combats, étaient emprisonnés, plus les moines de la CG avaient de l’espace pour travailler. Les moines de l’EBU sont donc ceux qui ont soutenu et soutiennent toujours la CG de la manière la plus positive. Si vous dites qu’ils s’opposent à la CG, vous n’avez pas encore perçu la vérité profonde de l’intérieur et n’avez pas compris l’inter-être. Les moines Huyên Quang, Quang Do, Duc Nhuân s’ils regardent l’Institut des Etudes Bouddhistes, l’Institut de la Recherche Bouddhiste, le travail de traduction du Canon vietnamien, etc... pourraient sourire et dire:

« Ne pensez pas que cela est votre œuvre à vous seuls.
Nous vous aidons à réaliser ces choses. Nous avons travaillé ensemble. »

Les moines Thich Tri Siêu et Minh Châu, en regardant les combats de l’EBU pourraient aussi sourire, ressentir la gratitude et dire:

« Grâce à vos combats, le gouvernement a diminué la pression
et nous a autorisé à travailler au nom du Bouddha. »

Nous ne sommes pas assez naïfs pour dire: « Qu’êtes-vous parvenu à faire pendant toutes ces années d’opposition ? Nous sommes les seuls, nous qui ne nous opposons pas au gouvernement, à avoir été capables de faire ce travail. Grâce à la vision profonde de l’inter-être, les moines des deux congrégations peuvent regarder avec amour et compréhension, sans ressentir le besoin de blâmer qui que ce soit, parce qu’ils sont tous capables de voir que les moines des deux congrégations sont des manifestations de boddhisattvas, tous travaillant pour leur idéal et pour l’ensemble des personnes et les deux « camps » peuvent être heureux parce qu’aucun ne ressent de la haine ou de la discrimination. Si nous continuons à nous blâmer l’un l’autre et à être fâchés, nous serons toujours les victimes de personnes extérieures qui cherchent à créer la discorde. Si nous avons la vision profonde de l’inter-être, ces personnes n’arriveront pas à nous diviser, à créer une situation de coqs dans un même poulailler qui se combattent entre eux. Un côté porte les couleurs de l’ EBU et l’autre côté porte les couleurs du gouvernement. Se combattre mutuellement à cause des couleurs que l’on porte n’est pas très intelligent ; c’est manquer de sagesse de l’inter-être.

Au cours des trente dernières années, il n’y a pas eu un moment au cours duquel je n’ai regardé l’ensemble des moines bouddhistes comme mes frères, qu’ils appartiennent à la CG ou à l’EBU.

Le roi du pays des « So » perd son arc.
Au cours des trente dernières années, bon nombre de personnes, au Vietnam et ailleurs, continuent à me blâmer parce que je suis trop proche des chrétiens et des communistes. Ils veulent que je ne suis proche que des bouddhistes et des anticommunistes. J’ai essayé de leur rappeler que mes actes reposent toujours sur le sentiment que l’homme n’est pas notre ennemi. Je veux que chacun ait la chance de vivre et le droit de vivre heureux. Cependant tout le monde n’a pas été capable d’accepter facilement mon attitude.

Ma pratique, c’est d’être capable d’embrasser à la fois les communistes
et les chrétiens parce que je ne peux me contenter de n’embrasser que les bouddhistes et les anticommunistes.

L’étroitesse d’esprit, le fanatisme et les préjugés ne se trouvent pas uniquement chez les chrétiens et les communistes. Parmi les bouddhistes, il existe aussi une grande part d’étroitesse d’esprit, de fanatisme et de préjugés, ce qui a apporté énormément de souffrance pour les familles et les individus qui ressentent ces préjugés ou qui en sont les cibles.
Parmi ceux qui se réclament du bouddhisme, beaucoup, en ce compris les moines et moniales, ont atteint un tel niveau de corruption, de cruauté et de préjugés que leurs enfants ou disciples n’ayant pas pu le supporter, les ont abandonnés. Ils enfreignent les entraînements relatifs à l’acte de tuer, à la mauvaise parole, au mauvais comportement sexuel, se blessant eux-mêmes et leur famille de manière considérable.
Certains protestants, catholiques et communistes sont bien meilleurs que ces bouddhistes, bien plus sains et bien plus proches des enseignements du Bouddha. Dès lors, afin de pratiquer dans l’esprit bouddhiste, je souhaite embrasser et aimer tout le monde sans exception, en ce compris tous ceux qui m’ont fait souffrir moi et mon peuple. Embrasser les personnes ne veut pas dire être d’accord avec leur étroitesse d’esprit, leur préjugés et leur fanatisme. Lorsqu’il leur manque la tolérance, la compassion et la capacité de regarder profondément, les êtres humains deviennent mesquins, nuisibles et fanatiques.

La responsabilité des bouddhistes pratiquants est d’aider les personnes
à se détacher de cette étroitesse d’esprit, de ces préjugés et de ce fanatisme, d’aider les personnes à devenir compréhensives, tolérantes et compatissantes et non pas prendre un fusil et de les détruire.

Dans le bouddhisme, on nous apprend à aimer selon les principes de la bonté aimante, la compassion, la joie et l’équanimité. L’équanimité signifie ne pas faire de discrimination négative. Chaque fois que nous voyons une personne qui souffre, nous aimons cette personne, nous n’avons pas à savoir si elle est bouddhiste, communiste ou chrétienne.
En pratiquant dans un tel état d’esprit, j’ai écrit des dialogues avec les chrétiens et les communistes en termes de joie, d’équanimité et de compassion. Les livres qui tendent à dialoguer avec les chrétiens comme Bouddha vivant, Christ vivant et Jésus et Bouddha comme des frères, ont été écrits en utilisant le type de langage que le bouddhisme appelle le discours aimant. Ils ont aidé des centaines de milliers de chrétiens à comprendre le bouddhisme, à voir le véritable esprit de la chrétienté et à se détacher d’un comportement mesquin et préjudiciable. Les chrétiens, en ce compris des prêtres et des nonnes, m’ont écrit des lettres pour me remercier chaleureusement.
En ce qui concerne les catholiques au Vietnam, j’ai également utilisé cette parole aimante. Dans le livre Lotus dans une mer de feu (1966), j’ai dit clairement que si nos amis catholiques au Vietnam prennent la direction du catholicisme de notre peuple et sont déterminés à vivre en harmonie avec les autres entités présentes dans la population, il n’y a pas de raison pour que le Vietnam ne leur ouvre pas les bras pour les accueillir au sein de la nation. J’ai également utilisé cette parole aimante envers les communistes vietnamiens, particulièrement dans le livre Dialogue, la porte vers la paix (1967). A cette époque, peu de communistes désiraient m’écouter mais maintenant, je pense que beaucoup de communistes lisent mes livres et écoutent mon message. Je sais que beaucoup de cadres et d’agents de sécurité ont eu l’occasion de lire mes livres et d’écouter mes cassettes et grâce à cela, ont transformé une part importante de leur souffrance. J’ai parfois vu la mentalité des cadres et des agents de sécurité, particulièrement celle des agents de sécurité travaillant dans les secteurs culturel et religieux: des postes les plus élevés aux postes les plus bas dans le gouvernement, la politique est que les livres et cassettes de Thây Nhât Hanh doivent être interdits. C’est pourquoi mes livres et cassettes sont confisqués dès qu’ils arrivent à Saigon ou Hanoi, que ce soit à l’aéroport ou par envoi postal. J’ai dit à mes amis là-bas

« ne soyez pas irrités, parce que les personnes qui confisquent
les livres et les cassettes ont ainsi une occasion de les lire ou de les écouter. »

Çà, c’est penser dans l’esprit du roi du pays des « So » qui a perdu son arc.
Mais le peuple avait l’arc et ainsi rien ne fut perdu.
De temps en temps, les agents de sécurité font une descente et confisquent mes livres et cassettes qui ont été imprimés et copiées clandestinement. La vérité est qu’il y a des agents de sécurité qui, après avoir confisqué ou censuré mes livres et cassettes (sans les restituer à la personne qui légalement a le droit de les avoir en retour) se sont assis pour les lire ou les écouter toute la nuit. Ils ont compris l’intérêt et le bénéfice à retirer de ces livres et de ces cassettes et ils ont été capables de transformer une grande partie de leur souffrance grâce à eux.

Néanmoins, après avoir censuré les livres et cassettes, ils ne les renvoient pas aux personnes qui, légalement, devraient les recevoir. Ils les restituent parfois, mais avant tout, ils effacent toutes les images et les sons des cassettes. Avant cela, ils ont copié les cassettes, en envoient une copie au Ministère de l’Intérieur et gardent une autre copie pour eux même, pour l’écouter de temps en temps. Je les comprends et je les aime, parce qu’ils ont peur d’être réprimandés par leurs supérieurs et de perdre leur travail. On interroge certains agents de sécurité qui ont lu mes livres et écouté mes cassettes.

« Pourquoi interdit-on la circulation de ces livres et cassettes ?

Est-ce que vous voyez dans ces livres et cassettes des modes de pensées qui apportent souffrance au pays, au peuple ou au gouvernement ?

Ils ont répondu :
« Tout ce que Thây Nhât Hanh enseigne dans ces livres et cassettes est très intéressant, merveilleux, en accord avec le chemin spirituel et très bénéfique pour la vie spirituelle et le cœur humain.
La raison pour laquelle on interdit la libre circulation de ces livres et cassettes est que nous ne savons pas si, derrière les enseignements et la pratique
de Thây, se cache ou non une conspiration politique ».

Ils ont exprimé d’eux mêmes ce qu’ils ressentent vraiment, leur peur et leur suspicion. Cette peur et cette suspicion ne leur sont pas propres, c’est aussi celles de leurs supérieurs.
De temps en temps, ces cadres et agents de la sécurité expriment leur compréhension éveillée et leur compassion. Ils ferment les yeux sur la publication clandestine de certains de mes livres et cassettes. Ils agissent ainsi car ils savent trop bien que la société regorge de choses comme la corruption, l’abus de drogue, la prostitution ; la haine, les fugues d’enfants, l’échec des mariages, les divorces, l’éclatement des familles, les livres et films pornographiques. Alors que les politiciens et les éducateurs ont presque renoncé à essayer de nettoyer ces énormes montagnes de détritus, les cassettes de Thây Nhât Hanh qui encouragent les personnes à pratiquer l’éveil, à se réconcilier les unes avec les autres et à retourner à une manière de vivre saine, sont interdits et confisqués.
Les agents de sécurité sont forcés de les censurer et de les confisquer, mais au fond d’eux mêmes, ils ont des doutes. Ils ne se sentent pas du tout à l’aise vis à vis de cette politique et c’est pourquoi ils ferment parfois les yeux sur la publication et la diffusion clandestines de quelques ouvrages culturels et moraux. Chaque fois qu’ils sont à la tête d’opérations humanitaires pour les victimes d’inondations ou de la pauvreté, des moines et moniales et des civils glissent souvent dans les colis un chant ou un court soutra en espérant que, si le colis soulage leur détresse matérielle pendant deux ou trois semaines, le soutra, lui, soulagera leur souffrance et leur chagrin pendant un laps de temps bien plus long. Il y a des agents de la sécurité qui sont étroits d’esprit, pleins de préjugés et déterminés à en interdire la distribution en disant que ces chants sont des propagandes politiques. Il y a toutefois des agents de la sécurité qui se sentent heureux de lire ces chants et soutras, les approuvent secrètement et apprécient même les enseignements.

Nous avons des racines saines dans nos cœurs. Si nous les acceptons et les traitons de manière salutaire, les graines de compassion et de tolérance en nous seront arrosées. Si nous sommes toujours méprisés, haïs et en opposition, nous perdrons cette occasion. Dès lors, aussi sévères et désagréables que soient les agents de la sécurité dans les domaines culturel et religieux, les moines, les nonnes et les laïcs qui connaissent la pratique restent doux et patients avec eux. En recevant un tel traitement, ils auront aussi, un jour ou l’autre, l’occasion de se transformer. A Huê, on a entendu un agent de la sécurité qui disait : « Thây Nhât Hanh habite loin d’ici, je ne sais rien faire contre lui. Mais toi, tu est là, entre nos mains. Je peux t’écraser en mille morceaux quand j’en ai l’envie ».

En entendant cela, j’ai éprouvé beaucoup de compassion pour cet agent. Pourquoi vouloir écraser quelqu’un qui ne souhaite que réaliser un travail social pour ses compatriotes ?


Un véritable changement vers le meilleur.
Nos enfants et petits-enfants sont tous nos enfants et petits-enfants, qu’ils descendent de Bouddha, de Jésus Christ, du communisme ou de l’anticommunisme. Chaque fois que quelqu’un souffre et a besoin d’aide, je dois venir l’aider. C’est de cette seule façon que nous pouvons aimer dans l’esprit enseigné par le Bouddha.


Chacun de nous a fait des erreurs, que nous soyons bouddhistes, catholiques, communistes, membre du parti ou du gouvernement. Parce que nous sommes certains de nos perceptions, parce que nous sommes fanatiques et remplis de préjugés, il se peut que nous blessons gravement notre peuple, mais si nous parvenons à nous réveiller et à savoir véritablement comment prendre un nouveau départ, nous pourrons apprendre des douloureuses leçons du passé. Il y a des agents de la sécurité et des cadres qui nous ont fait souffrir mais avec l’amour du Bouddha nous continuons à vouloir leur donner une chance de changer pour le meilleur, de transformer les déchets en compost et en fleurs, de produire de la compréhension et de l’amour afin que leur vie soit soulagée de toute douleur et que nous puissions y occuper un espace plus grand.
Si nous accordons trop de confiance aux idéologies, nous pouvons apporter une grande détresse à notre peuple et à notre pays où des millions de personnes sont déjà mortes dans le conflit. Dans le passé (en 1964, quand le recueil de poèmes « Les mains jointes, nous prions pour que la Blanche Colombe apparaisse » fut publié) j’ai dit:

« Les idéologies sont les chaînes d’un mauvais karma
utilisées pour ligoter le corps de notre peuple »

Trân Manh Hao l’a exprimé d’une meilleur façon que moi :

« Les chemins qui sont comme des baguettes
de l’histoire qui fouettent notre pays »

Quand nous nous réveillerons et que nous voyons nos erreurs, la détermination à suivre le chemin de l’amour et de la compassion reste la chose que nous voulons le plus.
Depuis que je suis en exil, être capable de continuer à écrire des livres pour mes compatriotes m’a été d’un grand réconfort. Depuis 1966, bien que plusieurs de mes livres aient été publiées au Sud Vietnam, ce fut sous un pseudonyme parce que j’ai commis le crime de lancer un appel pour la paix. Depuis 1975, mes livres ont seulement été copiés manuscritement, ensuite imprimés et distribués clandestinement. Moi-même j’ignore qui a organisé l’impression et la publication. Parce que plusieurs de mes compatriotes éprouvent le besoin d’apprendre et de pratiquer, des personnes ou groupes de personnes, sans considération pour leur propre sécurité, ont rendu possible l’impression et la publication de ces livres.
La même chose s’est produite avec les cassettes audio et vidéo. L’ancien premier ministre Pham van Dông a lu les trois tomes de l’Histoire du bouddhisme vietnamien que j’ai écrits et il a exprimé son admiration pour eux. Au Ministère de l’Intérieur et celui des Affaires Etrangères, beaucoup de personnes ont lu et apprécié mes livres. Beaucoup d’anciens généraux de l’armée et beaucoup d’anciens officiers et membres du Parti ont lu des livres comme "Sur les traces de Siddharta" et "Paix et joie" à chaque pas et ils les ont appréciés.

Ils ont senti qu’ils redécouvrent l’idéal absolu de leur jeunesse. J’ai le sentiment que les personnes qui sont les plus heureuses de lire mes livres sont celles qui, un jour, se sont laissé tourner la tête par l’idéologie marxiste mais actuellement n’y croient plus. Un nombre incalculable de personnes ont adopté une religion ou adhéré au Parti avec toute la pureté et le zèle de la jeunesse. Toutefois, après trente ans de pratique religieuse ou d’adhésion au Parti, elles ont le sentiment d’avoir beaucoup perdu parce qu’elles ont souffert à cause de leur religion ou à cause du Parti. Plus que tout autre, ces personnes acceptent plus facilement la pratique bouddhiste de la Bonté aimante, la Compassion, la Joie et l’Equanimité. Ce sont ces personnes qui retirent le plus de bonheur de la lecture de mes livres et de l’audition de mes cassettes. Elles sont très silencieuses et très contentes chaque fois qu’elles rencontrent quelqu’un qui pratique véritablement. Elles sont toutefois très malheureuses lorsqu’elles voient des moines ou moniales corrompus, à la recherche d’honneurs ou de plaisir sensuel, sans savoir qu’ils trahissent ainsi leur idéal de novices.

Parmi les jeunes, les enfants et les petits-enfants des politiciens et cadres vivant au Vietnam ou à l’étranger, beaucoup lisent mes livres avec énormément d’enthousiasme. Beaucoup d’évêques du Vatican ont lu mes livres. Pour moi, il n’est pas important que les personnes soient d’accord ou pas avec ce que j’ai écrit. Ce qui importe, c’est leur capacité à être prêt à lire ce que j’ai écrit. Certaines personnes commencent la lecture de mes livres dans un but de critique et de censure mais au cours de leur lecture, elles apprécient mes livres parce qu’elles sentent qu’elles en retirent un profit en se sentant bien et légères.


Le chemin de la Bonté aimante
En ayant appris et pratiqué les enseignements de l’Inter-être, je ne vois plus personne en tant que ennemi et, dans mon cœur, existe un sentiment d’illumination et de grand espace. Je n’éprouve même pas de haine à l’égard des personnes qui nous ont fait souffrir, moi et mon peuple, car je sais comment les regarder avec les yeux de la compréhension et de l’amour.


Vous pouvez poser la question suivante :

« Ainsi vous allez donner à cette bande de voleurs et d’assassins fous, cruels et fanatiques la liberté de continuer à détruire et répandre le malheur sans faire quoi que ce soit pour les arrêter ?

« Non ! nous devons faire tout ce qui est en notre pouvoir pour les arrêter, nous ne pouvons pas les autoriser à continuer à tuer, à piller, à oppresser et à détruire, mais nos actions ne seront jamais motivées par la haine. Nous devons les arrêter, ne pas leur permettre de provoquer la misère. Si nécessaire, nous pouvons les attacher, les mettre en prison, mais cet acte doit être motivé par notre cœur de boddhisattva et tout en agissant ainsi, nous continuons à maintenir notre Bonté aimante ; nous voulons qu’ils soient capables d’avoir une occasion de se réveiller et de changer. En agissant sur base de Bonté aimante, de Compassion, de Joie et d’Equanimité, nous choisissons automatiquement le chemin de la non violence sur lequel nous nous efforçons autant que possible de protéger la vie de toutes les espèces.

Manifestement, nous ne pouvons pas être totalement non violents, tout comme mon plat d’haricots cuits à la vapeur ne peut pas être végétariens à 100%, parce que lorsque nous cuisons des légumes nous tuons des bactéries. Quoi qu’il en soit, en empruntant la voie de la non violence, nous pouvons éviter les effusions de sang et protéger la vie de toutes les espèces, de la manière la plus large possible.

Dans la lutte contre une invasion étrangère, toutes les activités qui relèvent de l’information, de la culture et de l’éducation et qui ont pour but manifeste de construire la confiance et l’unification de tout un peuple et de mener une politique de non coopération avec les envahisseurs, peuvent être menées totalement dans un esprit d’ouverture, de tolérance et de non violence. Si nous réussissons dans ces domaines, les militaires n’auront qu’un rôle mineur à jouer. Même si nous devons utiliser la force militaire, nous pouvons toujours agir dans l’esprit de la non violence, en évitant autant que possible les carnages, les effusions de sang, celles de notre peuple ou celle des envahisseurs. Ainsi les militaires peuvent aussi pratiquer la Bonté aimante et la Compassion, tout comme les leaders spirituels, les hommes d’état et les humanistes.
La grande victoire militaire de l’ère Trân (14è siècle) contre l’invasion mongole fut notamment possible grâce au travail des guides spirituels, à l’art du gouverneur et à la culture de l’ère Trân. Le facteur militaire n’est pas le seul à conduire au succès. A l’époque de Monsieur Diêm (N.D.T. :président de Sud Vietnam assassiné en 1963), il en était de même avec le Mouvement pour les droits démocratiques : l’armée n’a jouée qu’un rôle final qui, bien que nécessaire, était mineur.

Savoir si notre pays et notre peuple vont faire des progrès, en sortant d’une situation aussi difficile, dépend de comment pratiquer afin d’abandonner toute discrimination et toute haine. Si nous lançons un appel pour la paix mais, entre nous, continuons à appliquer la discrimination et la haine et à nous éliminer les uns les autres, quand pourra t’il y avoir réelle réunification ?

Etre capable de regarder profondément afin de voir que l’autre personne est également notre frère ou notre sœur et ne pas essayer de trouver les moyens d’éliminer cette personne de notre vie quotidienne, c’est l’enseignement et la pratique que nous devons tous entreprendre, que nous soyons bouddhistes ou pas.

Certaines personnes sont aimables, d’autres difficiles et d’autres encore insupportables. Peu importe : si nous sommes les descendants de Bouddha , nous devons essayer d’aimer chacun selon le principe : « l’homme n’est pas notre ennemi ». Notre ennemi n’est pas notre ennemi ou en d’autres termes, la personne qui nous hait n’est pas la personne que nous haïssons. Nous n’avons pas d’ennemis. Si nous savons percevoir et agir conformément à cela, alors à la fin de notre vie quand nous fermerons nos yeux, nous serons capable de sourire.

(1) « Guerre » dans « Mains jointes, nous prions pour que la Colombe Blanche apparaisse ».
Thich Nhat Hanh

Source : http://www.villagedespruniers.org

Discours de Berkeley

Discours de Berkeley

donné par Thich Nhat Hanh ,
le 13 septembre 2001

L’écoute n’a qu’un seul but : permettre à l’autre de vider son cœur.

Si vous pratiquez ainsi, la compassion sera toujours là. Si la conscience est là, je suis sûr que vous savez tous ici que la haine, la violence et la colère ne peuvent être neutralisés et guéris que par une seule substance : la compassion.

 

Par Thich Nhat Hanh

Au Village des Pruniers où je vis et où je pratique, environ mille huit cents personnes sont venues cette année. Il y avait parmi eux des Israéliens et des Palestiniens. Nous avons parrainé ces gens adorables, espérant leur donner ainsi l’occasion de se rencontrer, de pratiquer ensemble la marche méditative, de manger ensemble en pleine conscience, de partager le Dharma et de s’écouter les uns les autres. Ils étaient jeunes, entre vingt-cinq et quarante ans. Leur séjour a été un succès total. Ils ont participé à toutes les activités. A la fin de leur séjour, ils ont fait un rapport à la communauté. Notre pratique les a transformés en profondeur.

Le principal objectif de la pratique, c’est de tout faire en pleine conscience : nous établir ici et maintenant et vivre pleinement l’instant présent ;
é couter avec de la compassion dans notre cœur ; parler de la peur,
de la colère et de la haine qui sont en nous.
Quand nous nous sentons écoutés pour la première fois,
cela nous soulage d’une bonne partie de la souffrance qui était en nous.

Nous souffrons et nous causons de la violence parce que nous ne savons pas communiquer et que nous ne comprenons pas la souffrance de l’autre. Nous devrions pratiquer l’écoute profonde et compatissante et la parole aimante. Il me semble très important de mettre en place un environnement semblable à celui du Village des Pruniers, de manière à ce que la pratique de l’écoute profonde et de la parole aimante soit possible. Quand vous arrivez à la table de négociations, vous voulez la paix, vous espérez la paix. Mais si vous ne maîtrisez pas l’art de l’écoute compatissante et de la parole aimante, vous aurez du mal à obtenir des résultats concrets, parce que la haine et la colère sont toujours là et qu’elles entravent notre capacité d’apporter la paix.
Nos gouvernements devraient savoir que la pratique qui consiste à restaurer la communication est un facteur de succès très important. Le simple fait d’écouter peut prendre un ou deux mois. Mais si nous ne sommes pas pressés de tirer une conclusion, la paix sera possible. La pratique peut faire disparaître beaucoup de peur et de désespoir. Et si les gens sont capables de communiquer les uns avec les autres, la paix sera beaucoup plus facile.
Il y a quelques années, je suis allé en Inde où j’ai rencontré le président du Parlement indien. Mr. Naryam ( ?). Nous avons parlé de la pratique de l’écoute compatissante et de la parole aimante. Il était très attentif à mes paroles. « Mr. Le Président, il serait peut-être bénéfique de commencer chaque session par la pratique de la respiration consciente. On pourrait aussi lire quelques lignes pour apporter la conscience dans l’esprit de chacun :

« Chers collègues, les gens qui nous ont élus attendent de nous
que nous communiquions profondément ensemble.
Sachons utiliser la parole aimante et l’écoute profonde dans nos discussions afin que le Parlement puisse prendre les meilleures décisions possibles
dans l’intérêt des gens. »

La lecture de ce texte prendrait moins d’une minute. De même, on pourrait avoir recours de temps à autre à une cloche de pleine conscience. Pendant les débats, on pourrait inviter la cloche jusqu’à ce que l’atmosphère redevienne calme. Et la personne qui parle serait invitée à reprendre son discours.
M. Naryam m’a écouté avec attention et il m’a invité à revenir pour m’adresser au Parlement. Dix jours plus tard, alors que je conduisais une retraite de pleine conscience à Madras, quelqu’un m’a apporté un journal où un article annonçait que M. Naryam n’était plus le président du Parlement, mais qu’il était devenu le président de l’Inde.
Je pense que nous pourrions écrire une lettre à nos députés pour leur suggérer de pratiquer l’écoute profonde et la parole aimante. Personnellement, j’aimerais voter pour ceux qui ont la capacité d’écouter et d’utiliser la parole aimante. Je suggère qu’il y ait une commission de l’écoute profonde et compatissante. Nos élus devraient non seulement écouter les autres (applaudissements), mais aussi tous leurs collègues, et tous les gens qui souffrent partout dans le monde.
La qualité de l’écoute profonde est le fruit de la pratique. Si nous n’y sommes pas entraînés, nous aurons beaucoup de mal à écouter les autres. Nous savons qu’il y a beaucoup de gens, des pères et des mères, qui sont incapables de parler à leurs enfants, même si leur plus grand désir et de communiquer en profondeur avec leur fils, leur fille ou leur partenaire. Mais ils n’y arrivent pas. Malgré leur désir d’utiliser la parole aimante et l’écoute profonde pour leur dire ce qu’ils ressentent, au bout de quelques minutes, ils ont tant de colère dans leur cœur qu’ils ne peuvent plus continuer. Et tandis que l’autre personne écoute, cela arrose des graines de colère en elle et elle n’est plus capable d’écouter. Quant à la personne qui est déterminée à parler avec bonté aimante, nous savons qu’en parlant, elle touche les blocs de souffrance, de désespoir et de colère qui sont elle, c’est pourquoi ses paroles sont très vite pleines de jugement, de reproches et d’irritation et que l’autre ne plus écouter.
Sans entraînement, ce n’est pas possible, mais cinq jours d’entraînement peuvent suffire à restaurer la communication entre nous et l’autre personne. Dans le cas des Israéliens et des Palestiniens, cela a pris deux semaines. J’ai donc de l’espoir.
Le secret du succès est le suivant : quand vous écoutez l’autre, vous êtes conscient que vous n’avez qu’une chose à faire : offrir à l’autre une occasion de vider son cœur. Si vous êtes capable de garder la compassion vivante et de rester assis pendant une heure pour écouter, même si ce que dit l’autre est plein de perceptions erronées, d’accusations et d’amertume, vous êtes déjà protégé par le nectar de la compassion dans votre cœur. C’est pourquoi vous pouvez continuer à écouter. Si vous ne pratiquez pas la respiration consciente afin de maintenir la compassion vivante, vous perdez votre capacité d’écoute, votre colère va monter et la personne va cesser de parler.
L’écoute n’a qu’un seul but : permettre à l’autre de vider son cœur. Si vous pratiquez ainsi, la compassion sera toujours là. Si la conscience est là, je suis sûr que vous savez tous ici que la haine, la violence et la colère ne peuvent être neutralisés et guéris que par une seule substance : la compassion.

L’antidote de la haine et de la violence est la compassion.

Il n’y a pas d’autre médecine. Malheureusement, la compassion n’est pas quelque chose que l’on trouve dans les supermarchés. Il faut générer le nectar de la compassion dans la lampe de votre cœur.
Pour générer l’énergie de la compassion, si la compréhension est là, la compassion sera là. La compréhension est le fruit du regard profond. Prendrons-nous le temps de nous arrêter pour regarder profondément telle personne ou tel groupe de personnes ? Si nous sommes débordés, emportés par nos projets, notre peur de l’avenir, notre incertitude, notre avidité, comment aurons-nous le temps de nous arrêter pour regarder profondément la situation - la situation de notre bien-aimé, de notre famille, de notre communauté, de notre pays et des autres pays ?
Avec le regard profond, nous voyons que nous souffrons, mais que l’autre souffre aussi. Non seulement notre groupe souffre, mais aussi les autres groupes. Dès lors que ce genre de conscience est né, nous savons que punir n’est pas la réponse.
La violence est une injustice. Toutes les formes de violence sont des injustices. Nous ne devrions pas imposer cette injustice, que ce soit à nous-même ou aux autres. Celui qui veut punir est habité par la violence. Celui qui se réjouit de la souffrance infligée aux autres est habité par la violence. La violence ne doit pas être la réponse à la violence. Répondre à la haine avec de la haine ne fait que multiplier la haine par mille. La seule façon de désintégrer la haine consiste à répondre à la haine par la compassion. Comment faire ? Que faire pour que l’énergie de la compassion puisse apparaître ? C’est précisément notre pratique, notre pratique quotidienne. Comment nous nourrir du nectar de la compassion et de la compréhension, tel est notre objectif premier.


Traduction Marianne Coulin
Thich Nhat Hanh

Source : http://www.villagedespruniers.org

Inter-être, ou l’interdépendance de tous les phénonèmes

Inter-être, ou l’interdépendance de tous les phénonèmes

Par Thich Nhat Hanh

Si vous êtes poète, vous verrez clairement un nuage flotter dans cette feuille de papier. Sans nuage, il n’y aurait pas de pluie; sans pluie, les arbres ne pousseraient pas ; et sans arbre, nous ne pourrions pas faire de papier. Le nuage est essentiel pour que le papier soit ici devant nous. Sans le nuage, pas de feuille de papier. Ainsi, il est possible de dire que le nuage et la feuille de papier "inter-sont". Le mot "inter-être" ne figure pas encore dans le dictionnaire, mais en combinant le préfixe "inter" et le verbe "être", nous obtenons un nouveau verbe, inter-être. Sans nuage, nous n’aurions pas de papier ; nous pouvons donc dire que le nuage et la feuille de papier inter-sont.
En regardant encore plus en profondeur dans cette feuille de papier, nous y voyons aussi le soleil. Sans soleil, la forêt ne pourrait pousser. En fait, rien ne pourrait pousser, nous ne pourrions nous développer. Par conséquent, nous percevons aussi la présence du soleil dans cette feuille de papier.

Le papier et le soleil inter-sont.

En continuant d’observer, nous découvrons également le bûcheron qui a coupé l’arbre et l’a amené à la fabrique de papier. Et nous voyons aussi le blé : nous savons que cet homme n’aurait pu vivre sans son pain quotidien. C’est pourquoi le blé qui a servi à la confection du pain dont s’est nourri le bûcheron, est présent dans cette feuille de papier. Et le père et la mère du bûcheron y sont également. Si nous observons de cette manière, nous remarquons que, sans tous ces éléments, cette feuille de papier ne pourrait exister.

En examinant encore plus profondément,
nous y découvrons aussi notre présence.

Ce n’est pas difficile à voir : lorsque nous regardons cette feuille, celle-ci fait partie de notre perception. Votre esprit s’y trouve et le mien aussi. Par conséquent, nous pouvons dire que tout est présent dans cette feuille de papier. Il vous sera impossible de me montrer une seule chose qui n’y soit pas - le temps, l’espace, la terre, la pluie, les minéraux du sol, le soleil, le nuage, la rivière, la chaleur. . . Tout coexiste avec cette feuille de papier. Voilà pourquoi je pense que le mot "inter-être" devrait être dans le dictionnaire.

"Etre, c’est inter-être".
Vous ne pouvez pas "être" simplement par vous- même.
Vous devez forcément inter-être avec toutes les autres choses.

Cette feuille de papier est parce que tout le reste est. Supposez que nous essayions de retourner un seul de ces éléments à sa source. Supposez que nous renvoyions sa lumière au soleil. Pensez-vous que l’existence de cette feuille de papier soit alors possible ? Non, sans la lumière du soleil, rien ne peut exister. Si nous retournions la bûcheron à sa mère, nous n’aurions pas non plus de papier. Le fait est que cette feuille est uniquement constituée d’éléments "non-papier", et que, si nous retournions ces éléments "non-papier" à leurs sources respectives, il n’y aurait alors plus de papier du tout. Sans ces éléments "non-papier", tels que l’esprit, le bûcheron, la lumière du soleil, etc., il n’y a pas de papier. Aussi fine que soit cette feuille, elle contient en elle-même tout l’univers."


Le Coeur de la Compréhension, édition du Village des Pruniers, pp. 7-10
Thich Nhat Hanh

Source : http://www.villagedespruniers.org